Analyse architecturale et mise en histoire des églises en voûte à pans de Beyrouth

Beyrouth – Vue sur la Caserne. Carte postale ancienne.
Projet de Recherche et de Création (PRC)
- Porteuse du projet : May Davie, PhD
- Co-responsable : Dr Antoine Fischfisch
- Fiche de recherche et de création du 7 novembre 2025
Introduction
Dans le cadre d’une enquête préliminaire sur les anciennes églises de Beyrouth, nous avons noté que trois d’entre elles étaient exceptionnelles, étant couvertes d’une voûte à pans (ou « à auge »), un type de couverture qui ne se rencontrait pas auparavant dans cette ville. L’une de ces églises était située dans la vieille ville intra-muros et était dédiée à l’Annonciation, mais on la désignait par « al-Moskobiyeh » ; elle a été détruite vers 1915. Les deux autres furent élevées dans sa banlieue sud, s’agissant de Saint-Élie du faubourg de Moussaitbé et d’Archanges-Michel-et-Gabriel de Mazraa. Le second trait distinctif de ces trois églises est relatif à la période de leur construction, soit la première moitié du XIXe siècle, une période de transition stratégique, celle qui a posé les bases du développement urbain ultérieur de l’agglomération.
D’où le questionnement qui nous a interpellés en premier lieu, celui de comprendre et d’arriver à expliquer le comment et le pourquoi de cette structure en voûte très particulière, ses sources d’inspiration et, s’il y a lieu, son apport au renouvellement de l’architecture religieuse et urbaine de cette ville en devenir.
Une mise en histoire de ces trois monuments s’est donc avérée nécessaire, sans oublier les approches anthropologiques et sociologiques. Elle sera basée sur une analyse architecturale comparative et historiée, et associée à une prospection documentaire, photographique et textuelle.
Comme tout repère urbain, l’architecture d’une église est parlante d’un contexte historique particulier, celui d’une époque et du milieu humain qui l’ont engendrée. Quel est ce contexte dans le cas de ces trois églises ? Qui en sont les acteurs, leur savoir-faire et leurs origines, quels enjeux personnels ou communautaires, avec quels moyens et sous quelles conditions ?
Notre projet ne peut être mené dans le cadre d’une seule discipline ; il interpelle un collectif de recherche multidisciplinaire, puisqu’il concerne, pour le moins déjà, deux disciplines, l’architecture religieuse et l’histoire urbaine, tout en restant au besoin ouvert à d’autres spécialités, telles l’histoire de l’art, la démographie, l’histoire des réseaux d’échange et l’urbanisme.
Problématique
Cette recherche s’intéresse à l’analyse architecturale de trois monuments en voûte à pans, et à scruter leur histoire dans le contexte urbain du Beyrouth de la première moitié du XIXe siècle. D’autres édifices du genre seront sollicités à titre comparatif si la nécessité se présente (l’église originelle de Saint-Élie-et-Saint-Grégoire-l’Illuminateur des Arméniens catholiques et la mosquée de Ain el-Mreissé).
Lors d’une enquête historique sur l’ensemble des monuments de Beyrouth, cette forme architecturale nous est apparue tout à fait insolite parmi les nombreux édifices religieux, mais aussi publics et civils, qu’ils soient de construction contemporaine ou plus ancienne ; en outre, la voûte à pans est apparue durant une période limitée de l’histoire de la ville, et ne fut plus adoptée par la suite.
Ce projet présente l’intérêt d’être tout à fait inédit, tout d’abord par l’originalité de son approche, aucune étude comparative de ce genre n’ayant en effet été entreprise sous cet angle, tant à Beyrouth qu’ailleurs au Liban. Les monuments eux-mêmes, le lieu de leur implantation et le moment historique correspondant sont tout aussi pertinents à notre approche, Beyrouth étant observé à un moment de transition fondamental de son histoire architecturale, passant d’une structure urbaine « à l’arabe » à une autre dite « modernisante ».
Notre étude est basée sur deux sources qui n’ont jamais été appréhendées sous cet angle et pour la période concernée :
- Une base de données récemment constituée et disponible sur le site de l’Université de Balamand (ARPOA). Elle renseigne sur l’âge des monuments, ainsi que sur le détail de leurs structures, leurs ossatures, leurs styles, leurs décors, leurs vestiges archéologiques et leur histoire.
- Couplée à cette base de données, une importante collection de cartes postales et de photographies anciennes concernant les monuments et leur environnement. Ces documents permettront d’établir des modèles en 3D de ces monuments actuels et disparus, mais aussi de proposer de nouvelles interprétations, et de renouveler ainsi notre connaissance de la ville et de ses monuments, en saisissant de manière plus ciblée les évolutions.
Seule l’interdisciplinarité, qui autorise une approche globale de l’objet d’étude, peut faire aboutir ce genre de recherche.
Hypothèse de recherche
La survenue d’une nouvelle architecture religieuse dans une ville traditionnelle de type « arabe » et nichée dans sa muraille est significative d’un apport démographique et d’un tournant culturel subséquent en train d’éclore, encore que sous-jacent.
Le cas de Beyrouth est exemplaire à ce sujet. Cette ville a connu un apport massif et soutenu de populations originaires de tout le Proche-Orient, depuis la Turquie et la Syrie du Nord jusqu’en Palestine et en Égypte, sans compter le Mont-Liban : un flux migratoire qui a commencé dès le premier quart du XIXe siècle.
Étant donné la période concernée, chaque population immigrée enrichissant la cité de son capital culturel, de son savoir-faire et de sa main-d’œuvre, notre hypothèse est que la structure en voûte à pans est d’origine orientale, puisqu’on la retrouve dans le pays de Hama comme dans la ville d’Alep, mais encore et surtout à Jérusalem et dans sa région jusqu’à la ville de Tibériade.
Notre hypothèse centrale est que ces édifices à l’architecture particulière (le toit « en auge », ou « à pans ») sont un produit d’importation, qui n’a cependant pas marqué durablement les techniques de construction de la ville. Par ailleurs, trois exemplaires sont spécifiques à la communauté grecque-orthodoxe de la ville, posant la question des raisons du choix de cette forme, puis de la possible collaboration entre les maîtres maçons autochtones et ceux des autres communautés.
Cette architecture n’ayant pas durablement marqué les modes et les formes de construction locales, notre seconde hypothèse est que ce modèle à pans a été simultanément concurrencé par d’autres modèles, soit plus économiques, soit plus à la mode, soit par une réinterprétation des modèles préexistants.
Nous posons comme postulat que Beyrouth a été, au XIXe siècle et même après, le lieu exceptionnel de l’expérimentation de différents modèles architecturaux, dont certains n’ont pas été retenus, alors que d’autres ont connu une diffusion large. La question de la mobilité des maîtres-bâtisseurs entre les différents commanditaires de confessions différentes redéfinit le regard habituel sur les spécificités de l’architecture religieuse à Beyrouth.
Ces hypothèses ne peuvent être confirmées ou infirmées sans l’apport de disciplines autres que l’histoire urbaine : l’architecture, l’ingénierie (le calcul des portances et des forces structurelles), les techniques d’analyse de photographies anciennes, la cartographie urbaine et la modélisation 3D informatique seront conviées pour aider à comprendre une forme architecturale précise.
Descriptif du projet
Le projet prend comme objets d’étude trois monuments religieux de Beyrouth construits durant la première moitié du XIXe siècle et présentant la particularité architecturale d’une couverture en voûte à pans. Notre hypothèse première est que ce modèle d’architecture est un produit d’importation, qui n’a cependant pas marqué durablement les techniques de construction de la ville, posant la question des raisons du choix de cette forme et de la concurrence avec d’autres modèles. Notre seconde hypothèse est que ce type d’architecture à pans a subi simultanément la concurrence d’autres modèles, soit plus rentables, soit plus favorables, soit par une réinterprétation de modèles précédents.
Méthode
Le métissage des cultures et des formes architecturales dans une ville ottomane du Levant en développement pendant le XIXe siècle.
La méthode de travail implique la collecte des sources iconographiques et textuelles ; des relevés sur le terrain et l’intégration des données sur AutoCAD ; la reconstitution des édifices actuellement disparus grâce à l’analyse des sources iconographiques et l’extraction d’une méthode pour les intégrer dans AutoCAD (en s’inspirant des méthodes utilisées en archéologie numérique) ; la vérification des reconstitutions par le calcul des forces et des portances selon les matériaux utilisés ; la réalisation de maquettes virtuelles en reconstituant aussi les textures et les couleurs des édifices.
Il s’agit de placer ces édifices dans leur contexte historique et social, en puisant dans la documentation existante (journaux d’époque, cartes, travaux académiques accessibles, etc.).
Les méthodes d’analyse utilisées seront : mesures, comparaisons des plans, des dimensions et des modules, des techniques de construction et des matériaux, au moyen de tableaux Excel et des logiciels habituellement utilisés en architecture. Cela autorisera une mise en contexte historique et permettra d’évaluer les évolutions ultérieures et leurs impacts.
Références
Très peu a été publié sur les églises de Beyrouth, et encore moins en termes de typologies, de styles, de décors et d’approches historique et sociale. À titre indicatif, voici quelques travaux de la porteuse du projet.
Sur des églises de Beyrouth
- Site web « Architecture religieuse du patriarcat orthodoxe d’Antioche » (ARPOA), page Beyrouth.
- « Le couvent Saint-Georges de Bayroût al-Qadîmat », Chronos, n° 1, 1998.
- « De l’archéologie aux documents : la cathédrale Saint-Georges des grecs orthodoxes de Beyrouth », Beyrouth, Comité de Restauration de la Cathédrale Saint-Georges, juillet 2001, 60 p.
- « Sayyidat al-Bechara à Hayy al-Qirat », Bulletin de l’église de l’Annonciation de Beyrouth, 2003.
- « Une paroisse, une histoire. L’église Saint-Maron de Beyrouth », in L’église Saint-Maron. Le cœur battant de Saïfi, M. Cochrane (dir.), Éditions de la paroisse Saint-Maron, pp. 14-59.
Sur les églises non beyrouthines
- Site web « Architecture religieuse du patriarcat orthodoxe d’Antioche (ARPOA) », Université de Balamand.
- « Broummana : quatre églises, quatre styles architecturaux », Chronos 24, pp. 104-128, 2011.
- « Arts de bâtir : modèles et sources d’inspiration à travers les âges », in Un métissage de cultures : l’architecture sacrée du diocèse orthodoxe de Tripoli, Tome 1, Tripoli, la plaine littorale et la montagne, M. Davie (dir.), Publications de l’Université de Balamand, 2016, pp. 81-171.
Direction d’ouvrages
- Vingt églises et chapelles du Qornet ar-Roum : une étude en architecture religieuse du Liban, Publications de l’Université de Balamand, 2012, 300 p.
- Le patrimoine architectural de l’Église orthodoxe d’Antioche. Perspectives comparatives avec les autres groupes religieux du Moyen-Orient et des régions limitrophes, Publications de l’Université de Balamand, 2015, 447 p.
- Un métissage de cultures : l’architecture sacrée du diocèse orthodoxe de Tripoli, vol. 1 Tripoli, la plaine littorale et la montagne, Publications de l’Université de Balamand, 2016, 383 p.
- Un métissage de cultures : l’architecture sacrée du diocèse orthodoxe de Tripoli, vol. 2 Le Koura, Publications de l’Université de Balamand, 2021 (copie numérique).
Sur Beyrouth et son développement urbain
- Beyrouth et ses faubourgs, 1840-1940, une intégration inachevée, Beyrouth, Les Cahiers du CERMOC, n° 15, 1996, 153 p.
- Beyrouth 1825-1975, un siècle et demi d’urbanisme, Beyrouth, Ordre des Ingénieurs et Architectes de Beyrouth, 2001, 136 p.
Les lacunes
Si beaucoup a été fait sur le métissage des églises orthodoxes, rien n’a été publié à ce jour sur le cas du toit à pans.
Résultats attendus
Nos trois églises sont un exemple concret de la complexité de la procédure de métissage en architecture, avec une influence sur la société beyrouthine.
Ce projet démontrera que cette forme a été choisie par des acteurs précis pour des églises en construction dans une ville en pleine expansion urbaine. L’exemple a été suivi par une église arménienne et par une mosquée sunnite. Les plans et les restitutions en 3D illustreront ce moment de métissage dans la ville de Beyrouth.
Discussion et conclusion
Cette recherche attend que les sources soient exploitées. Elle s’insère dans une collaboration évidente et nécessaire avec les architectes et les historiens de l’art pour la production de plans, de vues axonométriques, de coupes, etc. Cette synergie de compétences et de regards permettra des analyses complexes de la société urbaine beyrouthine.
Les principales conclusions :
- Production de plans jamais établis à ce jour.
- Compréhension des techniques et des circuits d’importation d’un modèle de voûte étranger.
- Découverte des techniques de construction et des normes techniques arrêtées.
- Raisons de l’abandon de cette technique.
- Contribution au débat sur le concept de métissage appliqué à Beyrouth.
L’importance de la recherche :
- Mise en réseau de disciplines et de compétences de différents horizons.
- Publication de ces résultats à l’ALBA.
Équipe
Porteuse du projet
- May Davie, PhD, chercheuse au CRC-ALBA, directrice de la section Patrimoine religieux. Art et Architecture (PRAA)
Co-responsable
- Dr Antoine Fischfisch, départements d’Architecture de l’ALBA
Avec la participation des étudiantes en Master 1 Architecture (2025-2026)
- Rita Mélanie Bou Chakra
- Marine Harb
- Ella Salloum
- Marianne Tabet
- Mary-Jo Rababy
Intervenants
Les partenaires pressentis sont : les départements d’architecture et d’architecture d’intérieur, le département d’informatique, le département Conservation et Restauration du Patrimoine, le département des archives et collections, le département Patrimoine religieux. Art et Architecture (PRAA).
Matériel requis par le CRC
Logiciels habituels sur un poste de travail.
Plan d’action
Les étapes impliquent un travail continu et serré entre les architectes et les chercheurs en sciences sociales :
- Première année : enquêtes de terrain et relevés (6 mois) ; mise en comparaison (6 mois).
- Deuxième année : discussions et conclusions (6 mois) ; préparation du rapport final et des illustrations (6 mois).
- Troisième année : publication.
Langue
Français